Promenade ce matin le long des immeubles dits de Fernand Pouillon (quoi que les architectes qui ont participé à la reconstruction de la rive nord du vieux port soient beaucoup plus nombreux). Une jeune femme au front hâlé dans une robe exigüe d'un blanc brillant un peu mais surtout dominé par un motif grenat décrivant de grands pétales tentaculaires qui étreignaient son buste et ses hanches comme cela aime vraisemblablement l'être hors le physique d'une toile, a répété trois fois au monsieur et à la dame plus âgés qui l'accompagnaient, à l'ombre de la rue de la Loge, sa question avant qu'une réponse lui soit donnée : "C'est bien les immeubles construits par Pouillon, n'est ce pas ?" Tel qu'à la troisième occurrence, n'y tenant plus après la pause que je marquais pour contempler l'ensemble de la fille au pied des immeubles, leurs façades hautes, je lançais à présent qu'ils m'avaient dépassé sur le trottoir : "Les plus beaux sont tout au bout du port…" En pensant à la Tourette ; mais le monsieur avait fini par entamer une réponse aussi, tandis que l'homme plus jeune qui les précédait avec un bagage et les cheveux au vent s'arrêtait et se retournait aussi sur le trio qui prêta vaguement attention à mon entrée mais avec l'air sûr que je ne m'adressais pas à eux, et parlais peut-être tout seul. Peu m'importe, j'irai seul à la Tourette. Je profitais pour visiter les nouveaux aménagements en esplanades derrière la mairie, dans ce qui pendant si longtemps est resté des fouilles archéologiques autour d'un des trois plus vieux bateaux grecs connus si bien conservés de tout le bassin méditerranéen — tout en se mélangeant avec l'expectative du musée César après que ce-dernier ait eu la présomption de faire don de plus de cent sculptures en fonte à la ville (vers 1992), sans penser un instant que la ville puisse refuser un tel lot — et me rendre compte que le parking souterrain dont la construction avait donné lieu à la découverte du bateau s'est établi de façon plus nette que le musée. Sans oublier, dominant le parking, le décor immonde d'oliviers barbotés on ne sait où mais posés là dans des pots d'un goût de chiottes, et surtout d'une arrogance innommable. Quand on pense que des gens trouvent à redire à la disposition d'un seul pot de fleur géant par J. P. Raynaud devant Beaubourg (ce qui n'a rien de bien formidable, d'ailleurs), et qu'on laisse installer cette verroterie monumentale entre les rares jolis bâtiments historiques de la ville, avec en plus des arbres instrumentalisés dans ces pots indignes de les recevoir ; on a envie d'écrire la suite.

Ce ne sera peut-être pas si alerte que ce qui précède, parce que je viens de manger une bonne assiette de pâtes avec un peu de tomate et du persil en regardant sur une double page la reproduction de l'Histoire de la vraie croix, par Piero de la Francesca, que j'avais appuyée au mur, face à mon assiette. Avant d'arriver jusqu'au bout du port, je poursuivais mon parcours sinueux dans les cours, les zones de garage, l'arrière, des bâtiments dits Pouillon, repassant par des endroits dans lesquels j'ai pu passer cent fois, parfois complètement changés, parfois identiques dans un caractère, et croisant des personnes connues sans leur dire bonjour. Mais je passais aussi deux mètres à côté d'endroits où je suis passé cent fois, cet écart me faisant passer ainsi par d'autres endroits, où je n'avais jamais mis les pieds. Juste avant la mairie, passant sous une galerie qui se prolonge à couvert sous l'angle d'une barre d'immeuble, je me retrouvais dans une des ces vastes cours sur l'arrière des bâtiments, pleine de voitures stationnées, ponctuées de platanes devenus grands. Le pied de l'immeuble à ma droite, sur cette cour, était aménagé d'une longue coursive assez large et limitée par un alignement de colonnes à section carrée, créant un espace entièrement vide (ou rempli de lui-même) de mobilier, d'usages, etc. Un simple passage immense, donnant de l'ombre et de la mesure à l'espace, comme un intermédiaire public entre le parc de stationnement de la résidence et les communs de l'immeuble, puis les appartements. La modestie de la colonnade, son emplacement sur l'arrière, au rez-de-chaussée sous six ou sept étages, ne lui ôtait cependant rien de son caractère majeur ; sa stature linéaire, régulière, rehaussée par la succession des angles de chaque colonne, marquait clairement la familiarité de ce passage avec le portique d'un déambulatoire antique. C'est alors que je me suis remémoré, poursuivant ma promenade, les quelques endroits par où j'étais passé juste avant et où il y avait de la vue, de la profondeur, un état de l'espace. Dans un des blocs précédents, c'est un petit belvédère qui est aménagé au-dessus d'une autre de ces cours avec platanes et utilisées pour le stationnement des voitures. Un petit belvédère qui donne sur un parking arboré et, au-delà, un immeuble ; derrière cet immeuble, il y a le vieux port, la colline avec N. D. de la Garde, mais ce n'est pas visible : le belvédère donne sur la cour et l'immeuble. Plus loin, après la mairie, des grands portiques débouchent de la colline du Panier sur la rue de la Loge par des escaliers assez hauts, surtout qu'ils passent sous une arche au beau milieu d'une barre d'immeuble ; lorsqu'on descend ces escaliers, c'est somptueux parce que l'on plonge d'un espace dans un autre, et cela passe d'abord avec le regard. Mais l'important pour moi ce matin, cela devenait que depuis le port, ces escaliers, ces porches d'ordre géant, cela soit invisible, presque systématiquement dissimulé derrière un masque perspectif. En effet, les immeubles du front du port forment un alignement sur le quai, avec galeries au rez-de-chaussée, les étages en façade ordonnés avec constance d'un bout à l'autre en balcons etc. La barre qu'ils forment, c'est une muraille, et derrière, l'ensemble de ces bâtiment s'anime, dans une harmonie propre, rayonnante et autarcique, à l'image du dédale détruit pendant la guerre et dont cet ensemble est venu prendre la place, mais pas chasser l'âme urbaine. Et j'ai compris alors que la réussite de la reconstruction du vieux port, c'était d'abord cet aménagement de l'arrière, cette adoption du fonctionnement urbain méditerranéen, qui consiste à regarder chez soi par sa fenêtre : à regarder une autre ombre depuis l'ombre. Le petit belvédère à balustrade donnant sur le parking de l'immeuble est un détail exemplaire, et cet ensemble, comme celui de la Tourette, fourmille de détails analogues.

Au bout de la rue de la Loge, il y a une nouvelle pâtisserie, mais je n'avais que 35 cents, et je ne sais pas ce qu'ils vendent. Cependant, tout dans l'allure de ce commerce m'indique un réveil du quartier, entrepris voilà des années mais qui bénéficie d'appuis nouveaux ; les petits balcons avec passage aménagé jusqu'au balcon d'à côté, ça n'intéresse plus, bien que le bout de la Loge en soit plein, il faut maintenant des choses moins discrètes. Je me dirigeais vers le Tourette en empruntant les rampes d'escalier successives qui mènent à l'église Saint-Laurent, et entre lesquelles un palier doit avoir au moins 30 mètres de long, formant une terrasse immense avec vue sur le port, et que j'ai toujours vue vide, avec rarement plus de quelques passants (4 ce matin). En montant l'escalier, je voyais des yachts amarrés à côté de l'ancienne douane, et je me disais, voilà bien des yachts, et bien démonstratifs… Jean-Claude Gaudin veut des yachts, il s'est toujours dit : pourquoi des yachts à 200 km d'ici, et pas ici même ? Robert Vigouroux s'est posé la même question avant lui, et d'autres avec eux ; le fait est qu'ils ont compris quelque chose du genre : on ne met pas de yacht ici car l'écrin effacerait leur éclat. Voilà sans doute un problème posé par le vieux port, seulement Jean-Claude Gaudin a trouvé une sorte de parade (il ne l'a pas inventé, c'est un vieux truc) qui va consister à endommager suffisamment l'écrin, pour pouvoir y faire briller des yachts. Il a commencé par vendre la ville à des gens qui pensent pouvoir "faire la pluie et le beau temps" (Arréva, Véolia et cætera), et pour cela, il a reçu le soutien de l'état, et l'idée de ville privatisée risque de faire son apparition, de fait.

En passant autour de l'église, dans une nef mitoyenne à l'église, et disposant d'un petit parvis avec vue sur le golfe, j'ai vu la porte entre-baillée, et lorsque je m'en approchais, elle s'est ouverte. Un type me proposait de rentrer, que justement le curé se trouvait là, lui-même présent pour essayer de sortir un tableau qui ne passait pas par la porte et le remettre dans l'église Saint-Laurent proprement dite, où il se trouvait d'ailleurs avant (avant la guerre). Il attendait un gars de la régie municipale, et celui-ci est arrivé à l'instant, pendant que nous discutions du tableau, trop grand de 18 mm pour la porte ; je suis sûr que s'ils avaient voulu que je les aide, le tableau serait dehors à présent. Mais c'est moi que le curé a mis dehors, prétextant qu'il allait fermer. Sur ce petit parvis, carré, comme un terrasse avec balustrade en ferronnerie, qui domine la route d'1,5 m., je voyais d'un côté la Tourette toute proche, et à ma gauche, au loin après la Joliette, la tour en construction de Zaha Hadid, immense, presque phénoménale, parce que la ville veut avoir son phénomène de tour avec sa flotille de yachts, et ne répondant au fonctionnement de rien, sinon le mot d'August Komendant qui dit qu'arriver à une signification architecturale avec une structure horizontale est difficile ; c'est-à-dire implicitement que la tour est une recette… L'intention manifeste dans cette tour me semblait d'autant plus grossière que lorsqu'il s'agit d'invoquer le passé patrimonial pour remettre un tableau à sa place sans se demander si c'est toujours sa place ou si ce tableau a une valeur autre que celle d'indice d'histoire, la même municipalité sera toujours d'accord.

Enfin, j'empruntais la voie brève et en pente qui passe entre les bâtiments de l'église et ceux de la Tourette, et me retrouvais dans la vaste cour formée par cet ensemble, et utilisée pour stationner les voitures, et j'étais heureux des détails, notamment des éléments en terre cuite, ou les passerelle brèves qui aboutissent depuis les balcons d'un immeuble sur un mur aveugle de l'immeuble voisin.